Vendredi 11 février, il est 13h30 et je retrouve Père Pascal Dame à la sortie de métro Eurotéléport, à Roubaix. En ce début d’après-midi, nous avons rendez-vous à la pagode laotienne de Roubaix, l’une des cinq pagodes de la ville. C’est sous un grand ciel bleu que nous finissons ensemble la route qui nous sépare du lieu de culte, prêts à passer une journée en immersion chez les bouddhistes.

C’est un petit homme qui nous accueille. Il s’appelle Jacques. Jacques Duhamel. Il est président de l’association Roubaix Espérance et secrétaire de l’association culturelle et cultuelle de la Pagode Wat Lao Bouddhaviharn. Aujourd’hui, c’est lui qui va nous accompagner et nous guider afin de mieux comprendre ce qu’est le bouddhisme. 

Jacques naît dans une famille catholique, mais il se décrit comme un « catholique qui n’avait pas la foi ». Il a commencé à s’intéresser aux philosophies orientales et au bouddhisme il y’a très longtemps. Toutefois, il n’a pas voulu se précipiter avant de franchir le cap et de devenir lui même bouddhiste. Il ne voulait pas que cela soit un caprice, ou une réaction à des événements de sa vie.

« Quand je suis enfin devenu bouddhiste, je crois que c’est parce que je n’avais plus de compte à régler avec d’autres choses » confie-t-il. Jacques est même devenu moine. Dans le bouddhisme du Theravâda, le bouddhisme dit « des anciens », il est possible pour une personne de devenir moine pour une certaine période, et de revenir plus tard à sa vie civile. Lorsqu’on est ordonné moine, on ne vit que d’offrandes et on ne peut pas exercer d’activité salariée. C’est une vie que Jacques a vécu, celle de moine. Mais il explique, qu’il ne faut pas le faire pour fuir ses charges. Un moine qui a des charges familiales doit obtenir l’accord de son épouse, et de ses enfants (s’ils vivent toujours sous son toit), avant de pouvoir vêtir sa robe de moine. Jacques précise qu’il est en effet impossible « d’être moine si ça cause une souffrance à l’environnement ». Il a lui même dû abandonner sa robe en 2021. Son épouse était gravement malade, « ma place était à la maison ». 

Le bouddhisme, c’est quoi ?

Le bouddhisme, c’est d’abord le Bouddha. Ce nom ne vous est probablement pas inconnu, pourtant je doute que vous connaissiez la légende qui l’entoure. Bouddha serait né dans une noble famille hindouiste. À sa naissance, ses parents font venir des devins qui prédisent qu’il sera un grand roi, ou un ascète. Son père, mort d’inquiétude à l’idée de ne pas avoir de successeur, décide de le surprotéger en lui coupant tout contact avec l’extérieur. Des années plus tard, Bouddha a grandi et part en sortie avec son écuyer. Lors de sa promenade, il fait quatre rencontres décisives. Il voit un homme très mal en point dans un fossé, son écuyer lui explique que c’est la maladie. Plus loin, il croise un convoi funèbre. Son écuyer lui explique alors que c’est la mort. Plus tard, il rencontre un vieillard, et découvre la vieillesse. Et finalement, il croise un ascète, complètement nu, mais épanoui et heureux. Ces rencontres bouleversent Bouddha, qui fuit le palais secrètement, abandonnant femme et enfants, et qui part mener une vie d’ascète. C’est lors de sa nouvelle vie, qu’il va méditer pour élaborer ce que les bouddhistes appellent « la voie ». Dans le bouddhisme, tout part de l’idée que « la vie est souffrance » et que pour échapper à cette souffrance, il faut se « détacher » et trouver un équilibre permanent. C’est dans cette idée d’équilibre que les moines ne mangent plus de solide à partir de midi. Pour eux, c’est le juste milieu entre dépendre de la nourriture et la rejeter.

Les Bouddhas au fond de la salle communautaire de la pagode / © Margot Sanhes

Le bouddhiste ne répond pas à des obligations, il suit cinq engagements qui sont les suivants. Il s’abstient de nuire à la vie de tout être sensible, il s’abstient de paroles nuisibles, il s’abstient de pratiquer l’adultère car cela reviendrait à se mentir à soi et à mentir à son conjoint, il s’abstient de consommer des produits qui pourraient perturber sa lucidité, et il s’abstient de prendre ce qui ne lui a pas été donné ou vendu. Selon Jacques, « il est important de garder l’esprit du débutant, c’est-à-dire de rester humble, de se rappeler que rien n’est jamais acquis. La démarche bouddhiste conduit à l’humilité car elle met l’esprit au repos. ». 

 « Aujourd’hui on met la méditation à toutes les sauces, comme remède miracle » 

Jacques

Les moines prient, cela se fait au travers de textes, de rituels… Mais les moines méditent également. C’est quelque chose de beaucoup plus intime, de beaucoup plus personnel. « Aujourd’hui on met la méditation à toutes les sauces, comme remède miracle » s’agace Jacques. « Or, la méditation bouddhique repose sur le fait que tout est impermanent. Elle repose sur trois grands piliers : l’impermanence, l’interdépendance et entre les deux, la vacuité. Il faut savoir contrôler son égo. De plus en plus d’occidentaux viennent dans l’attente d’une leçon, d’une recette miracle au bonheur. Si je vais vers le bouddhisme en attendant quelque chose, je ne suis déjà plus dans le bouddhisme. Et puis, on ne médite pas que pour nous. On peut méditer pour les personnes qui nous ont causé du tort, pour la paix dans le monde,… Il y a une forme de communion universelle dans la méditation ». Jacques raconte que la méditation c’est de réussir à se mettre dans un état de détachement, c’est apprendre à ne pas résister.

Jacques définit le bouddhisme comme étant un non-déisme. C’est une religion, mais qui ne se positionne pas sur l’existence ou la non-existence de Dieu. Certaines personnes pensent qu’il y a un Dieu, d’autres non. Les bouddhistes considèrent que tout est vivant et que la vie ne s’arrête pas, qu’elle est cyclique. Ils parlent de « cycle des naissances de l’esprit ».

Ce n’est que quand on arrive au détachement total, que l’on s’éteint, et que l’on atteint ce qu’ils appellent le Nirvana. « Tant que je n’ai pas épuré tout ce qui m’attache, tout ce qui fait que je crée une souffrance, je vais renaître », décrit Jacques. 

La visite de la pagode

La pagode laotienne de Roubaix est composée de deux bâtiments. Nous avons commencé par visiter le monastère, le lieu le plus sacré de la pagode. Le prêtre et moi avons fait le tour pour entrer, car certains passages sont réservés aux moines. Nous avons dû nous déchausser avant de pénétrer au sein du lieu.

Ce monastère a été consacré en 2019. La charpente a été faite par les compagnons du Tour de France, et par des jeunes d’un atelier d’insertion de Roubaix et des environs. Jacques nous explique que durant toute la durée du chantier, les artisans ont mangé sur place avec les fidèles et que cela a donné lieu à de très beaux moments. Aujourd’hui, c’est dans ce lieu que les moines se retrouvent tous les matins pour la prière de sept heures et tous les soirs pour la prière de 19 heures. C’est également ici qu’ont lieu les ordinations de moines, et ici que les moines se retrouvent une fois par mois pour échanger sur comment ils ont vécu et respecté la règle monastique. Ce n’est que très rarement que les fidèles pénètrent dans le monastère. 

Autour du temple, les moines s’activent. Au moment de ma visite, ils s’attelaient à la construction d’une salle sous le monastère. Un fidèle explique que ce lieu sera une salle de méditation, une bibliothèque, mais également une salle pour donner des cours, une salle de réunion et une salle de réception. À l’extérieur des bâtiments, les moines cultivent un potager. Jacques nous entraîne enfin dans le bâtiment central, le centre communautaire. Une grande salle arborant des drapeaux bouddhiques et de grandes statues de Bouddha se dresse face à nous. Une cérémonie est en cours. Des fidèles sont venus faire des offrandes aux moines, et ces derniers font une prière pour les remercier. Pour ne pas déranger la cérémonie, Jacques nous fait visiter les cuisines des moines, leur salle à manger, et nous indique là où se trouvent leurs dortoirs (que nous ne pouvons pas voir). Il nous montre également un grand gong, tout en bois, fabriqué par un vénérable de 88 ans. Des tortues sculptées soutiennent le gong, car dans la tradition hindoue, la tortue porte le monde. C’est le gong qui sert à l’appel à la prière. 

Rencontre avec le vénérable Seng Aloun

C’est quinze minutes avant d’arriver à la pagode que j’ai appris que les moines ne vivaient que d’offrandes. Le Père Pascal Dame m’a encouragée à m’arrêter dans une épicerie de quartier pour acheter un petit quelque chose à offrir. Je l’ai écouté, et j’ai alors remis les gaufres que je venais d’acheter en offrande. 

On m’a donné un coussin qui devait m’aider à m’agenouiller pour la cérémonie d’offrande. J’ai regardé Jacques, et je me suis aperçue que j’étais vraiment très mal assise, mais je n’arrivais pas à comprendre comment je devais faire. J’avais honte. Puis, on m’a demandé de déposer mes gaufres sur un plateau. Suite à cela, le moine qui se tenait en hauteur devant moi, le vénérable Seng Aloun, a dit des prières. Je ne comprenais rien, mais c’était très beau. Suite à la prière, nous avons pu échanger ensemble.

Le vénérable Seng Aloun a 32 ans. Il est laotien et est moine depuis ses 16 ans. Le vénérable habite en France depuis 2014, et n’est pas rentré au Laos depuis 2017. Il a des nouvelles de sa famille par messenger. « Ma maman me demande tout le temps quand je vais rentrer » confie-t-il rieur. 

Son grand-frère a été moine avant lui pendant quatre ans, mais il a quitté cette vie là. C’est sa grand-mère qui voulait qu’il soit moine. Seng Aloun explique que « dans ma culture, si vous êtes moine, cela veut dire que vous êtes quelqu’un de déjà formé, qui a développé une sagesse. Si vous quittez la vie de moine, vous pouvez comprendre beaucoup de choses. Dans la parole de Bouddha, il y a beaucoup de serments de savoir vivre ». Sa mère allait très souvent au temple, quatre à cinq fois par semaine. Un jour, elle a rencontré un vieux moine qui était malade. Elle a demandé à Seng Aloun s’il acceptait d’aider le vieux moine qui vivait seul. Seng Aloun a accepté et est alors parti vivre à la pagode avec le moine. Il l’aidait lorsqu’il n’était pas à l’école, faisait sa lessive, sa vaisselle,… Et après l’avoir aidé pendant cinq ans, le vieux moine a demandé à Seng Aloun s’il ne voulait pas être moine à son tour. Seng Aloun était jeune, il n’avait que 16 ans, il a dit au moine de demander à ses parents. Ces derniers ont été ravis et ont accepté. Alors Seng Aloun est devenu novice, et lorsqu’il a eu 20 ans, il a été ordonné moine. Cinq à six ans après son ordination, sa mère lui a demandé s’il acceptait de quitter la vie de moine pour se marier et il lui a répondu « maintenant, je comprends la voie de Bouddha, et je veux l’approfondir et apprendre plus ». Sa mère, encore aujourd’hui, continue à lui demander, et il continue à répondre la même chose.

Il est venu en France car le vénérable Seng Aloun est très doué de ses mains. Il sculpte très bien. Alors qu’il était encore au Laos, une dame lui a proposé de venir en France pour qu’il aide à la décoration d’une pagode. Il a accepté mais lui a dit d’attendre un an parce qu’il n’avait pas fini ses études. Un an après, une fois ses études terminées, il a répondu qu’il était prêt et est arrivé à la pagode de Roubaix.

Jacques explique que l’année de son arrivée, Seng Aloun est allé à la braderie de Lille. Il y avait un homme orchestre et le vénérable était très étonné de voir que les spectateurs étaient blasés face à l’artiste. Il s’est alors exclamé « Bravo ! Merveilleux ! Formidable ! ». Il a sorti quelques pièces de son sac de moine et l’a tendu au musicien. Le gens autour, le voyant donné, se sont sentis obligés de donner. L’artiste serait alors venu le remercier à la fin, disant qu’il n’avait jamais eu autant, et proposant de lui offrir quelque chose.

Comme dit plus haut, les moines ne vivent que d’offrandes, et n’ont pas le droit d’avoir d’activité salariée. Comme ils viennent de l’étranger, la première fois ils viennent avec un visa de touriste. Puis ils obtiennent un visa de long séjour, et après, un titre de séjour. « Et nous, l’association, on atteste qu’on a de quoi les héberger, qu’on les prend en charge (pour leurs subsistances), et qu’on les prend en charge pour leurs protections sociales. Donc on souscrit à une assurance particulière, une assurance privée. On atteste donc qu’ils sont pris en charge par l’association. » explique Jacques. Il nous précise également que lors des confinements, il venait leur donner des cours intensifs de français qui sont maintenant obligatoires pour l’obtention des papiers pour résider en France. Seng Aloun a obtenu en 2021 sa carte de séjour de résident pour dix ans. 

La vie de la pagode à Roubaix

« Roubaix, c’est une ville monde. Le matin vous avez mille raisons de détester la ville, et le soir vous avez mille raisons de l’aimer. » expose Jacques avec beaucoup de tendresse. Il continue par « Roubaix, c’est un temple protestant, douze paroisses catholiques, douze paroisses évangélistes, sept mosquées, et cinq pagodes ». La pagode est vivante. Car en plus des quelques 200 familles adhérentes, la pagode reçoit des groupes scolaires et des visiteurs lors des journées du patrimoine, mais elle est également inscrite dans le catalogue touristique de la ville de Roubaix, alors des touristes sont parfois de passage. 

le père Pascal Dame et Jacques Duhamel marchant vers le monastère / © Margot Sanhes

Jacques raconte que lors des confinements, il n’y avait plus de voiture sur le parking et la grille de la pagode était entre-ouverte. Alors des gens qui n’habitaient pas bien loin et qui n’avaient jamais osé franchir le seuil, se sont aventurés pour savoir si tout allait bien. « Une dame, musulmane, est venue nous voir et nous a dit qu’elle n’avait jamais osé entrer. Alors je lui ai dit qu’elle pouvait, je lui ai présenté les moines. Puis je lui ai expliqué que les moines doivent avoir mangé avant midi, qu’on leur offre le repas. Et elle m’a dit « ils ont le droit de manger du couscous ? » ah oui !, j’ai répondu. « Je prépare le couscous pour la semaine prochaine et je viendrai jeudi ». Puis elle a réfléchi et elle a dit « non mercredi, parce que j’aimerais que mes enfants viennent avec moi ». Elle n’habitait pas loin, et c’est parce que c’était désert qu’elle avait osé entrer ». Des histoires comme celle-ci, Jacques en a des dizaines. Selon lui, le fait que les gens n’entrent pas dans un lieu de culte ce n’est pas forcément du désintérêt, mais c’est plutôt la peur de déranger. 

La pagode a également accueilli l’équipe du film de Arnaud Desplechin lors du tournage de Roubaix Lumière. L’équipe en repérage pour le tournage cherchait un endroit où installer sa cantine le midi, et se sont les habitants du quartier qui ont dit « allez voir les bouddhistes, ils vont peut-être pouvoir vous dépanner ». « Maintenant, on fait parti du paysage » sourit Jacques.

Le soleil se couche sur la pagode laotienne de Roubaix. Notre rencontre s’arrête là pour aujourd’hui. Nous quittons ce terrain, qui aura été une usine textile, puis un stade de foot de quartier avant de se transformer en lieu sacré. L’équipe du Toupet vous retrouve très vite, pour la suite de la série « Dans la vie d’un religieux ».

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