L’association « Médecins du Monde », dans le cadre de leur projet nommé « speak out » m’a invitée à les accompagner à Calais quatre après-midi cet hiver, afin que je témoigne des rencontres inoubliables que j’ai eu avec les exilés.

Lorsque je suis arrivée à Calais pour la première fois, les mouettes poussaient des cris plaintifs dans le ciel. Dès le premier coup d’oeil vers ce bout de terrain boueux où ils étaient rassemblés, j’ai su que je me souviendrais de cette expérience toute ma vie. Une vague d’émotions inattendue m’a percutée. Après coup je pense qu’elle était liée à leur proximité d’âge avec moi. Les exilés que j’ai rencontré à Calais ont pour la plupart autour de la vingtaine. J’ai même fait la connaissance d’un jeune garçon de 15 ans qui vivait seul en France depuis 8 mois. 

Jusqu’ici, lorsque j’entendais parler des «migrants», même si j’étais touchée par leurs conditions de vie, celles-ci m’apparaissaient très lointaines. Là, je me suis brusquement aperçue qu’ils pourraient être mes amis, mes camarades, mes amants, mes frères… Et ils ont pourtant dû faire face à des épreuves que je ne suis même pas capable de concevoir. Je me suis retrouvée face à des adolescents qui se taquinaient et me taxaient des cigarettes, comme à mon habitude ; sauf qu’il me semblait apercevoir sur leurs épaules le poids solitaire qu’implique le choix de risquer sa vie au nom de la liberté. L’injustice de la situation m’a tant submergée que pendant un instant j’ai été incapable d’aller vers eux. Je me sentais comme minuscule, et je me suis contentée d’écouter les mouettes se plaindre au loin, mon cœur tourmenté se joignant à elles. 

Tap. Un choc à l’arrière de mon crâne me sort de ma torpeur. Je me retrouve alors face à un jeune homme souriant. Abdoula. Il tient un drôle de ballon gonflable à la main, qui représente un globe terrestre. Il l’emporte partout de façon à pouvoir communiquer avec tous malgré la barrière de la langue, en leur proposant de désigner le pays d’où ils viennent. «Tout va bien», semble être sa phrase fétiche, il ne cesse de la répéter au cours de notre échange. Il m’explique que Calais, c’est chez lui. Il est ici depuis 2016, et même s’il a réussi à aller en Angleterre, il est revenu avant de demander l’asile. Abdoula est afghan, contrairement à la plupart des exilés calaisiens qui sont soudanais. Il insiste beaucoup auprès de moi sur la valeur de l’échange. «Ce qui compte le plus pour moi, ce dont les exilés ont le plus besoin, c’est la communauté». 

Et en effet, la convivialité qui résonne dans l’air est contagieuse. Les visages heureux et bienveillants me surprennent et m’impressionnent, voire même m’intimident un peu. Il fait beau ce jour-là. Les rires fusent. Certains discutent en petits groupes, détendus. D’autres jouent au foot, ou plutôt à la brésilienne. Ils font rebondir le ballon sur leurs corps avec une dextérité déconcertante. J’en aperçois qui chargent leurs téléphones sur des générateurs, ou qui font la queue pour obtenir un repas, grâce aux associations présentes sur place. L’un d’eux vient m’offrir un briquet avec générosité. C’est alors que je fais la rencontre de Guizo.

Sur Calais depuis deux mois, il a tenté trois fois le passage par la mer. Le jeune homme a un rêve : devenir footballeur en Angleterre. Mais la première fois, l’embarcation rencontre un problème technique. La seconde, la police les arrête. Lors de la dernière, ils passent trois jours sur l’eau et sont contraints de faire demi-tour par manque de nourriture. Guizo m’affirme qu’il recommencera, malgré les risques et l’argent que ces tentatives impliquent. «Everything will be alright, I’ll never give up». Pourtant, je décèle dans ses yeux beaucoup de fatigue et de douleur. Ces émotions s’intensifient au cours de notre conversation, alors qu’il contemple les mouettes planer dans le ciel d’un air absent. Je lui demande donc pourquoi il ne souhaite pas rester en France. 

Il me fixe brusquement dans les yeux, mi outré mi amusé : «La France n’aime pas les noirs.» Je reste sans voix devant une telle déclaration. Puis je bredouille, je cherche mes mots pour lui faire comprendre que ce n’est pas une généralité. «Pourquoi la police vient prendre nos tentes alors ?». Je baisse les yeux. Je ne trouve rien à lui répondre. Il m’est impossible de défendre mon pays là-dessus, et je n’ai aucune raison de le faire. 

Les camps sont démantelés tous les jours, voire plusieurs fois par jour. On vole les affaires des exilés, on les empêche d’avoir accès à la ville. On créé des butes, des fossés, des grillages pour empêcher les camions des associations humanitaires de se garer. Les hautes grilles sont partout, et se multiplient chaque année. J’en ai même aperçu une qui encadrait un bout de forêt. Depuis quand est-ce qu’on enferme les arbres, pour interdire à des individus de s’y rendre ? Les exilés se cachent et sont chassés. 

Par conséquent, certains jours sont moins heureux que mon premier. Lorsqu’il pleut, qu’il fait froid, qu’ils ont tenté un passage raté la veille, ou qu’ils viennent de se faire chasser par les forces de l’ordre, les exilés sont très peu nombreux sur le lieu de rassemblement, et les mines sont maussades. Les mots sont rares et j’éprouve alors plus de difficultés à établir le contact. Surtout que je me sens comme un imposteur, un rapace, qui s’insère de force dans leur journée difficile à des fins personnelles. Et j’ai eu du mal à me sentir légitime à retranscrire leurs mots et leurs vécus dans cet écrit. Cette gêne par rapport à la position qu’adopte le journaliste, je l’ai ressentie souvent.

Mais Médecins du Monde a su la mettre à distance : c’est pour la rencontre sincère et l’expérience que je suis ici, non pour rendre une production journalistique à tout pris. Après une unique tentative désastreuse, j’ai d’ailleurs évité de dire clairement aux exilés pourquoi je venais. Ce n’était pas nécessaire. La plupart ont l’habitude de côtoyer des journalistes et ils en sont méfiants. Des gens qui souhaitent sincèrement entendre leur histoire, en revanche, ils n’y sont pas habitués.

Ce jour-là, pluvieux donc, je ne souhaite pas imposer ma compagnie à la petite dizaine d’exilés présents sur le lieu. Je m’assois à une table en sortant timidement un jeu de société, lorsque trois jeunes hommes se joignent à moi. Assan attend son tour pour consulter le médecin, il est en béquille. Il n’est pas rare que les exilés reviennent de leurs tentatives avec des membres cassés, à cause des risques pris ou des altercations avec la police. 

Je lui désigne le puissance 4, pour le faire patienter. Ses mains tremblent un peu lorsqu’il joue. Il fait froid, et le vent souffle. Son regard divague lorsqu’il commence à évoquer sa famille restée dans son pays où il fait meilleur, lorsqu’il me parle de son chez lui qu’il regrette pour la saveur des fruits ou encore la chaleur des sourires lors des fêtes de village. J’aperçois dans ses yeux brillants combien ces choses lui manquent, sans qu’il ne sache s’il les reverra un jour. Une chose me frappe alors. Il me semble que dans sa culture on hésiterait pas à accueillir un étranger à bras ouverts, au lieu de le laisser prendre la boue dans une tente. 

De Noélie Desbois

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